lundi 18 juin 2012

Le lys de Brooklyn, Betty Smith


On est en 1912, le quartier est pauvre et il semble bien difficile d'échapper à son destin ainsi qu'à la misère environnante.
Francie Nolan, notre petite héroïne, a onze ans. Elle réfléchit, s'interroge sur le monde qui l'entoure et s'évade, à sa manière, de l'atmosphère pesante qui règne au sein du foyer familial.
Johnny, le père, est un chanteur qui ne peut vivre de son art, un homme bon et aimant mais qui sombre dans l'alcool à chaque coup dur. Sa belle allure, Francie s'en souviendra toute sa vie.
Katie, la mère, porte la famille à bout de bras avec un dévouement sans faille. La chaleur de la maison, l'éducation des enfants, l'argent qui rentre régulièrement à la maison, c'est elle.
Neeley, le petit frère de Francie est beau, vif et son avenir plein de promesses. Rien à voir avec celui de notre petite adolescente fragile et trop souvent bousculée par le monde des adultes.

C'est à travers les yeux de Francie que l'on découvre la famille Nolan, ses déboires, ses drames mais aussi ses petits bonheurs, ses rêves de "monter au ciel" comme l'arbre qui pousse dans la cour de l'immeuble. Francie grandit dans la misère et des difficultés qui ne sont pas de son âge. Malgré tout, elle conserve ses rêves d'enfant et porte un regard à la fois naïf et grave sur les affres du quotidien.
Son imagination, richesse qu'on lui a permis de cultiver, la préserve...

Il faut développer chez l'enfant cette chose si précieuse qui s'appelle l'imagination. L'enfant doit avoir son monde secret où vivent et se meuvent des choses qui n'ont pas existé. Il est nécessaire que l'enfant croie, qu'il commence par croire à des choses qui ne sont point d'ici-bas. Il faut que, lorsque ce monde lui paraîtra trop laid pour y vivre, il puisse remonter en arrière et vivre par l'imagination. Moi-même aujourd'hui, à mon âge, j'ai grand besoin de me remémorer les vies miraculeuses des saints, les grands miracles qui sont passés sur la terre. C'est seulement en ayant ces choses présentes à l'esprit que je puis trouver la force de vivre au-delà de celles pour lesquelles il faut que je vive.
Fais en sorte qu'elle croie au Ciel. Non pas à un ciel peuplé d'anges qui volent autour d'un Dieu assis sur son trône, mais à un ciel qui soit un endroit merveilleux dont on pisse rêver comme à un lieu où les désirs se réalisent. C'est là peut-être une autre sorte de religion. Je ne sais pas...

L'autre force de Francie réside dans les romans qu'elle dévore. Ainsi, au lieu de rester cloîtrée à Brooklyn, elle s'évade grâce aux livres de la bibliothèque qu'elle lit et relit avec une passion insatiable.

Francie était un peu les livres qu'elle lisait à la bibliothèque, la fleur du bol mordoré, l'arbre qui poussait irrésistiblement dans la cour. Elle était les ardentes querelles qu'elle avait avec son frère, qu'elle aimait pourtant tendrement. Elle était la douleur de Katie (sa mère), secrète, desespérée; et elle était aussi la honte que ressentait son père, quand il rentrait chez lui, ivre et titubant.
Un complexe de toutes ces choses et de quelque chose de plus qui ne venait  ni des Rommely, ni des Nolan; qui lui venait de ses lectures, de son goût d'observer la vie, au jour le jour, de quelque chose qui venait d'elle, et d'elle seule, de quelque chose qui différait de ce qu'avait apporté en naissant n'importe quel membre de l'une ou de l'autre famille. C'était ce que Dieu, ou ce qui en tient lieu, dépose en chacune des âmes à qui la vie est dispensée; le tour particulier qui fait qu'il n'y a pas, au monde, deux empreintes digitales identiquement pareilles

Francie aime également l'école malgré ce qu'il s'y passe. Elle aime apprendre et se nourrir de tout ce savoir dont elle ne peut disposer à la maison.

Il va sans dire que tout châtiment corporel était interdit à l'école. Mais hors de là, qui le saurait? Qui d'abord, oserait se plaindre? Pas les enfants fouettés, à coup sûr! Il était de tradition dans le quartier que si un enfant rapportait qu'il avait été fouetté à l'école, il recevait chez lui une autre correction pour s'être mal conduit en classe. L'enfant encaissait donc le châtiment et ne disait rien à personne.

Peu de maîtresses avaient la vocation pédagogique. Elles étaient dans l'enseignement parce que l'enseignement était l'une des carrières qui leur étaient ouvertes, parce que l'enseignement "payait" mieux que le travail à l'usine, parce qu'on avait de longues vacances, parce qu'on était assuré d'une pension quand on atteignait la retraite.

A la fois fresque familiale et sociale, le roman de Betty Smith ne sombre jamais dans le misérabilisme. Au contraire, le regard de Francie empli d'amour et d'espoir parvient à adoucir la dure réalité de Brooklyn. 
 
Une fois le livre fermé, on ne peut oublier la petite silhouette gracile de Francie, assise sur les marches de l'escalier de secours, se réfugiant dans ses lectures et nourrissant son imaginaire pour faire face aux difficultés à venir.
On ne peut oublier cet arbre qui pousse vigoureusement et dont les parasols verts enveloppent l'escalier de secours.
Enfin, on ne peut oublier avec quelle force Francie va prendre sa vie en main, quittant ses rêveries d'enfant pour regarder, petit à petit, la vie en face avec une lucidité bouleversante.

Il y a un arbre qui pousse à Brooklyn et que certaines gens appellent "monte-au-ciel".
Où que tombe sa graine, un petit arbre sort de terre, qui se met à lutter pour vivre, comme s'il s'efforçait vraiment d'atteindre le ciel.
Il pousse partout : dans les terrains vagues, derrière des palissades sordides, sur les tas d'ordures abandonnés; il sort des soupiraux des caves: c'est le seul arbre au monde qui puisse pousser dans du ciment.
Il grandit, regorgeant de force et de sève, survivant à tout : au manque de soleil, à l'absence d'eau, et peut-être même au manque de terre, et l'on dirait de lui que c'est "un très bel arbre", s'il y en avait moins.
Mais il y en a trop..."

Il existe une adaptation cinématographique d'Elia Kazan datant de 1945. Autant vous dire que j'ai hâte de la découvrir.
Il me tarde également de découvrir les autres romans de cet auteur : Tout ira mieux demain, La joie du matin et Maggy la douce.




(Le lys de Brooklyn, éditions Hachette "grands romans étrangers", 431 pages - Attention il existe des éditions tronquées pour la jeunesse)

4 commentaires:

Milly a dit…

Un superbe billet Jo!! Tu me donnes simplement le goût de relire ce roman. Je n'avais jamais pu en discuter avec personne. Je ne l'ai plus, mais je repars à sa recherche et le film et les autres.
J'ai eu plein d'images estompées dans ma tête en lisant ton texte qui est tout frais dans ta tête. Avons lu le même livre, mais pas dans le même temps!! Tss!!dommage :)

Jo a dit…

On pourrait lire un autre roman de cet auteur ensemble? A voir quand mais ça pourrait être sympa. :)
Sinon, as-tu vu le film? J'essaie de me le procurer ce week-end à la médiathèque.

Milly a dit…

Non je n'ai pas vu le film et je le cherche, et oui je ferai des recherche de mon côté pour trouver un autre titre. Mais il ne se vendent plus. Mais je vais regarder chez Amazon.. On en reparle!

Jo a dit…

@Milly : J'ai enfin vu le film, un chef d’œuvre! Je te le conseille vivement, il est très fidèle au roman.